La famille des flûtes kaval

Les flûtes kaval m’ont amenée à me pencher sur leur facture, à chercher parfois des solutions adaptées aux répertoires que je voulais jouer.

En la personne de Riccardo von Vitorrelli,  j’ai trouvé le meilleur allié qui soit.  Depuis 2002,  menons une collaboration très fructueuse et inventive.

Je suis aussi passée par des expérimentations personnelles avec le pvc, matériau plastique qui offre beaucoup de facilités.

Ultime et fantastique exploration, ma  dernière création Loxias -Souffles de cristal  (2017) se fera sur un ensemble de 12 kavals de cristal, matériau que j’ai choisi pour sa propriété de conduire la lumière.

 

 

 

 

 

 

  • Le fil d’or des flûtes kaval

Lorsque je découvrais les flûtes kaval, nous étions en 1988. Elles étaient totalement méconnues en France et je ne trouvais qu’une seule personne pour me renseigner à leur sujet :  Charles Tripp.  Ce truculent collectionneur  de flûtes du monde qui avait publié une belle série de revues « Flûtes du monde ».

Heureusement, il y eu aussi des 33t, où glaner quelques trop rares mélodies jouées au kaval et bien sûr les cassettes qui tournaient dans le réseau des danseurs traditionnels.

Pas d’internet à l’époque! Une seule solution : voyager. Quelle aubaine! J’ai donc entrepris de fréquents voyages dans les Balkans à la recherche des musiciens dans leurs contextes.

C’est ainsi qu’Orlin Vassilev m’accueillit pour de nombreux séjours chez lui à Gabrovo, dans sa famille . Je ne le remercierai jamais assez. Avec une boussole intérieure aimantée SUD SUD EST, je ne savais pas que je commençais à dérouler un fil d’or à la rencontre de ces instruments et de leurs détenteurs. A mesure que j’avance, ce fil s’avère toujours plus précieux encore aujourd’hui.

  • L’origine

« Q-w-l », la racine arabe du mot « kaval » (« flûte » en langue turque), signifie « Parole ». Cette étymologie nous éclaire sur le pouvoir sacré de ces instruments et invite le musicien au rôle de médiateur, voire de magicien.

Il me plaît aussi d’entendre dans le son « kaval » l’écho du mot « cavité », en résonance avec la bouche du flûtiste, la caverne d’où s’envole librement son chant, l’antre intime où se façonne également la singularité de sa voix.

  • Droite ou oblique

– Droite

Caval roumain. Isabelle Courroy . J©Huissoud

C’est par le caval roumain que je suis entée dans le son des instruments traditionnels : un coup de foudre pour le son de Marin Chisar dans le disque « Flûtes roumaines » édité par Marcel Cellier. Le son  que j’ai entendu sur ce 33t m’a marquée au point de ré-orienter tout mon parcours musical.Le caval roumain (« flûte droite ») m’a très vite fait rencontrer le kaval bulgare (« flûte oblique »), incomparablement plus difficile à « apprivoiser » du fait de son
embouchure dépourvue de tout bec pour canaliser l’air insufflé.

 

 

– Oblique

En Roumanie, existe aussi le caval oblique. Il s’agit de la version caval bulgăresc mais il est beaucoup plus rare que la version droite.

En Bucovine, on joue un fluier oblique en cuivre. Assez brillant, il rivalise facilement avec la trompette.

Caval bulgare Isabelle Courroy . J©Huissoud

Pas de sifflet, donc, pas d’anche non plus pour s’interposer entre le souffle et le son. C’est ce qu’on appelle une embouchure libre et c’est la spécifié de la famille des flûtes obliques, dont font partie supelka bulgare, tsamara épirote, gawal pontiaque, floyera grecque, flojara ukrainienne, fyell albanais ainsi que toute la famille des ney, la gasba du Magreb, la kawala égyptienne, les flûtes nur du Rajastan,  tsuur et kuroï de Mongolie etc… et tant d’autres dont, bien sûr, les kavals…

 

 

Les plus anciennes, fabriquées en os ont été retrouvées dans les tombes pharaoniques de l’Egypte antique, au IVe millénaire avant notre ère.

 

 

Comme une eau, le monde nous prête ses couleurs…(Nicolas Bouvier L’usage du Monde)

  • Le monde des kavals est rempli de magnifiques musiciens.

Merci à Todica Larion (Caval) et sa famille en Roumanie, Orlin Vassilev (Kaval) et sa famille à Gabrovo, Lyuben Dossev (Kaval) à Plovdiv, Theodosii Spassov et Nedyalko Nedyalkov (Kavals) à Sofia, Krassen Lutzkanov (Kaval) à Paris, Murat Toraman, Osman Aktas  (Kaval) et Sinan Celik (Kaval) à Istanbul, Harris Lambrakis (Ney) et Yorgos Kotsinis (Kaval) à Athènes, Mokhtar Choumane (Gasbah) à Alger, de m’avoir transmis leur savoir et leur confiance.

Lorsque je découvrais les flûtes kaval, nous étions en 1988. Elles étaient totalment méconnues en France et je ne trouvais qu’une seule personne pour me renseigner à leur sujet :  Charles Tripp.  Ce truculent collectionneur de flûtes du monde avait rassemblé une grande collection de flûtes du monde et publié la collection de revues « Flûtes du monde ».

Heureusement, il y eu aussi des 33t, où glaner quelques trop rares mélodies jouées au kaval et bien sûr les cassettes qui tournaient dans le réseau des danseurs traditionnels. Pas d’internet à l’époque! Une seule solution : voyager. Quelle aubaine! J’ai donc entrepris de fréquents voyages dans les Balkans à la recherche des musiciens dans leurs contextes. C’est ainsi qu’Orlin Vassilev m’accueillit pour de nombreux séjours chez lui à Gabrovo, dans sa famille . Je ne le remercierai jamais assez. Avec une boussole intérieure aimantée SUD SUD EST, je ne savais pas que je commençais à dérouler un fil d’or à la rencontre de ces instruments et de leurs détenteurs. A mesure que j’avance, ce fil s’avère toujours plus précieux encore aujourd’hui.

 

  • Une grande famille

Chaque zone géographique a son propre style d’instrument et de modes de jeu.

Les kavals anatoliens

Anatolie

Avec ou sans bocal, DILI (avec langue) ou DILSIZ (sans langue) , les kavals sont très présents dans le paysage musical anatolien.
Rattachés au répertoire fonctionnel et ancestral du berger qui l’utilise pour mener son troupeau, ils sont à la charnière du monde animal et du monde sacré.

 

« Les deux positions » du kaval d’Anatolie

En Anatolie, deux « positions » de jeux sont répertoriées : La « première » signifie que lorsque le musicien bouche tous les trous de la flûte le son obtenu donne le nom de la tonique. La « deuxième » signifie que c’est le l’avant dernier trou qui donne le nom de la tonalité de l’instrument.
Cette distinction est très utile à connaître car les modes et donc les répertoires sont associées à l’une ou l’autre de ces deux positions et donne la raison au fait qu’un kaval « en Ré » en Bulgarie peut être nommé « en Mi » (s’il est « deuxième position »), en Turquie.
Une des différences notoires entre les modes de jeu des kavals se situe dans la technique du vibrato provoqué en imprimant avec le bras, une oscillation de l’instrument contre les lèvres en Anatolie et par un « pétrissage » des doigts en Bulgarie.

Le Kaval bulgare
A la différence de leurs voisins anatoliens ou macédoniens, les bulgares fabriquent des kavals en trois blocs de bois.

Lazar Dimov – Etera – Centre Bulgarie

L’instrument est doté de 8 trous de jeu qui permet un enchaînent chromatique à partir du 2e trou en partant du bas.
Son étendue naturelle est de 2 octaves plus une sixte, tessiture à l’intérieur de laquelle le musicien doit pallier l’absence de certains degrés en modifiant l’angle d’attaque ou l’ouverture du trou.

Les trous sont bouchés avec les 2èmes phalanges (sauf pour le pouce et l’annulaire gauches et le petit doigt droit), ce qui détermine un mode de jeu très subtil de glissando, vibrato et variations de timbres, particulièrement développé en Thrace. (voir à ce sujet la question du « met kaval », « kaval de miel » pour les bulgares et la contribution de Marie Barbara Le Gonidec à ce sujet, ainsi que sa thèse « Le beau berger et sa flûte de miel » 1997- Paris X)

Les trous du diable

Sur la 3e section de bois, en bas de l’instrument, se trouvent quatre trous très importants pour le timbre et la sonorité appelés « les trous du diable » (dushnitsi ou dyavolski dupli). Une légende raconte que le diable ayant pu entendre un beau berger jouer du kaval en fut jaloux et profita de son sommeil pour lui ravir l’instrument. Il y perça quatre trous dans l’intention de lui nuire.Quelle ne fut sa stupéfaction, d’entendre ensuite le berger jouer avec un son encore plus extraordinairement beau…

Articulations

La technique des « coups de doigts » qui articulent la mélodie (comme le fait l’archet pour les instruments à corde frottées), ou de la langue est abondamment employée dans toutes les régions sauf dans le Nord « Severniachko » et en pays Chop, près de Sofia, où la technique des coups de langue prime.

Le kaba

L’embouchure libre permet de nombreuses transformations du son ainsi que des variations de hauteur et de timbre, obtenues en modifiant la cavité buccale, la forme de la bouche ainsi qu’en utilisant plus ou moins le gras des lèvres, la vitesse et la pression du souffle.


Le magnifique registre grave du kaval ou « kaba » kaval si caractéristique en ce qu’il permet un effet d’amplification par la superposition des octaves grave et medium est le « grâal » de tous les apprentis.
Comme le ney persan, le kaval peut donner l’impression que 2 fûtes jouent en m^me temps ou alternativement, l’une grave et très terrienne, l’autre aiguë et aérienne. Cet aspect est à l’origine de l’image « lèvres d’ange et souffles de dragon » que j’utilise volontiers.

Les kavals macédoniens

De très belle facture et souvent gravés, ils sont tournés en une seule pièce de bois léger.

Tchifté kavali- Macédoine

Appairés sur le même embauchoir, ils agissent  aussi par paires. Il s’agit des « tchifté » des « jumeaux » qui sont inséparables.

 

 

 

Le belul (blul) arménien

Le blur kurde

En Albanie

La faveur des instruments graves

Fyell Albanie

Sur cette photo, vous pouvez constater les différentes positions des joueurs de kavals albanais « fyell » en fonction qu’ils utilisent la technique labiale ou dentale

 

 

Les deux techniques labiale et dentale :
Labiale, c’est à dire avec les lèvres sur lesquelles  la flûte est apposée de façon à diriger l’air pour le transformer en son.

Dentale, c’est à dire à l’aide des dents : le musicien doit emboucher davantage la flûte et la tenir moins obliquement, pour insérer l’arrête extérieure du tube entre ses deux incisives et  aménager un conduit d’air en retournant sa langue.

Cette technique, adoptée par les joueurs de Ney iranien sous le nom « d’Ispahan » est traditionnelle également en Mongolie et chez les turkmènes (flûtes tsuur et kuroï), où elle peut être associée à  la technique du chant diphonique.

Et bien sûr, dans les Balkans, il existe encore d’autres flûtes obliques aux répertoires spécifiques et dont le  timbre est toujours caractérisé par une palette sonore très variée, riche de souffles, de matières et de grains.   L’enfant, qui à l’issue d’un concert me demandait « Il y a du sable dans ta flûte? », l »avait bien ressenti.

  • Le kaval du point de vue du facteur
    Riccardo von Vittorelli

« Il est simple dans son principe acoustique, un cylindre, mais subtil et complexe dans l’exécution de sa géométrie finale. Une altération de la perce – « le secret est dans la tête ! » – est nécessaire pour que l’espace sonore ainsi délimité puisse chanter. La succession des trous par demi-tons et la souplesse d’intonation dans le jeu permettent au kaval de se placer sur les notes mais aussi entre elles ; il n’impose pas de géométrie musicale rigide.
La patte, avec ses « trous du diable », une sorte de résonateur acoustique, lui donne un ancrage particulier dans les graves, vers la terre. La mise en vibration est tout aussi élémentaire, directe et sans artifice. L’embouchure, un simple biseau au profil élaboré, est au kaval ce que l’archet est au violon : le lieu de toutes les subtilités du musicien et des tendres désespoirs du facteur ».
(Extrait album Confluence#1 – Isabelle Courroy – Le souffle onirique des flûtes kaval. (MCE/L’OB – Buda Musique 2014)

https://www.franceinter.fr/personnes/riccardo-von-vittorelli

Une collaboration  riche et inventive avec Riccardo von Vittorelli

De longues et fructueuses années de  collaboration avec Riccardo von Vittorelli continuent d’aboutir à l’existence de très beaux instruments. Ce sont mes instruments favoris et c’est en leur bonne compagnie, que j’ai réalisé et projette encore de nombreux projets et concerts.

 

  • Du bois dont on fait les flûtes?

Le Kaval, tourné généralement dans du bois de fruitier est le cousin du Ney, dont le mot signifie roseau en persan. Ce passage du bois au végétal, n’est pas anodin et porte en lui tous les signes d’un autre rapport au monde. Profane et populaire pour l’une, mystique et savante pour l’autre, ces flûtes interrogent pour autant, le même ciel et le monde de la fabrication des flûtes obliques nous réserve bien des surprises car ce n’est pas le matériaux qui contient l’air qui vibre mais l’air lui même, pour preuve, l’existence des flûtes d’os, de bois, de métal, de cristal, de roseau ou de papier….

En voici un magnifique témoignage par le grand maître du Ney iranien Hassan Kassai :

quelques indications pour les  kavals de dépannage en « pvc »…

Kaval de dépannage en gaine électrique

 

 

 

 

Plan de secours pour se construire kaval basique de type anatolien  2e position

Heureux,  le berger!

Palestine

Autant la particularité de la position des flûtes obliques facilite la fabrication des instruments autant elle complique le travail du musicien qui doit lui consacrer beaucoup de son temps pour en maîtriser la technique.

 

Heureux le berger et son troupeau qui peuvent lui consacrer beaucoup de temps en leur compagnie!

Heureux tous ceux qui partagent cette parole.

(Kosovo – Région de Rugova)

Et tant mieux, le kaval se porte bien!

©IsabelleCourroy